ASSOCIATION FRANÇAISE des PÈLERINS de SAINT JACQUES de COMPOSTELLE


Aux archives de la cathédrale de Cordoue, en Andalousie, figure le récit anonyme d'un pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle. Le titre du document manuscrit est "Diario del Viage de Santiago", Journal du voyage à Saint-Jacques. Il est sans date, ni auteur. Des érudits l'attribuent à Bernardo José de Aldrete (1560-1641) et le datent de 1612.
Le 28 février 1612, en plein hiver donc, notre pèlerin entreprend son retour en Andalousie et suit d'abord, jusqu'à Astorga, le "chemin français".
Traduction non savante de José Martinez Almoyna.
itinéraire

Journal du voyage à Saint-Jacques.

Journal du voyage à Saint-Jacques.

3 - retour à Cordoue.
De Saint-Jacques-de-Compostelle à Astorga

Mardi 28, le matin je quittais Saint-Jacques par un chemin différent de celui qui m'avait amené car j'avais à compléter mes informations à Sarria. San Marcos est à une lieue, Lavacolla une de plus, Ferreiros, deux et Arzua , une. C'est un mignon village où nous mangeâmes. Le soir nous fômes à Mellid. Bon endroit et bonnes auberges. C'est à l'Archevêque. Il y a un couvent du Tiers-Ordre (franciscain). Il est à trois lieues d'Arzua et avant d'y arriver, il y en a un autre. On en trouve de nombreux autres dans ces montagnes sur les bords de la route. En cheminant, nous avions le visage illuminé par le soleil hivernal.

Mercredi 29, nous partîmes de Mellid et allâmes au pont de Campaña à trois lieues puis à Ligonde, à deux, et Gonzar, encore deux et Portomarin, deux de plus. C'est un bon endroit situé sur l'une et l'autre rives du Miño, avec un grand pont, car le Miño ici et à Orense est un grand fleuve. Nous passâmes la nuit sur cette partie du fleuve qui appartient à un seigneur différent selon la rive. Chaque côté a ses églises avec ses rues bien disposées.

Jeudi premier mars, le matin, nous partîmes. À une lieue, nous passâmes Hujada ( ?). Nous traversâmes de vastes zones montagneuses et il y a, le long du chemin et sur le côté, de nombreux hameaux. Nous entendions le carillon des cloches et voyions les gens endimanchés pour les fêtes de l'ange gardien. À deux lieues, nous découvrîmes sur une hauteur le château de Sarria. Il y avait toute une belle plaine avec sa rivière dans une large vallée. De nombreux bosquets étaient bien répartis au sein de parcelles cultivées. Nous descendîmes une grande côte puis après avoir franchi la rivière nous montâmes à Sarria qui est un bel endroit. Une ville (capitale de marquisat, diocèse de Lugo) avec rue principale qui s'étend du bas de la côte du château à l'autre extrémité du lieu où se trouve l'église paroissiale. Il y en a une autre au début. Il y a d'autres rues et un monastère de moines Augustins. Il doit y avoir quatre cents habitants. Le château a des murailles couvertes de pierres en maints endroits. Il y a une bonne maison à l'intérieur. Je suis arrivé vers onze heures, ensuite j'ai dit la messe. Plein de gens sont venus y assister. L'après-midi , je me mis à rédiger mon rapport. La majorité de la ville est allé pêcher des truites à la rivière. Cette nuit-là, les jeunes montrèrent qu'ils n'étaient pas moins espiègles que ceux de Cordoue malgré un froid et un vent insupportables. Ils nous tracassèrent toute la nuit avec une cornemuse, des tambours et des cris.

Vendredi 2, très nuageux au lever du jour et vent violent. Nous quittâmes Sarria et trouvâmes divers endroits. En attaquant la montagne, il commença à pleuvoir. Nous gravîmes de fortes côtes et descendîmes de nouveau dans une vallée. À deux lieues, Montan et une rivière en bas. Nombreux bosquets et des hameaux comme on les peint dans les Flandres. Les uns sont en bois et paille, les autres en pierre et lauzes. Nous avançâmes dans ces montagnes deux lieues de plus, jusqu'à la ville de Triacastela. Elle est petite avec des bâtiments médiocres. Parvenus à l'auberge, il commença à pleuvoir et neiger. Nous nous attardâmes peu car le temps s'améliora en avançant d'un quart de lieue. Puis une tempête de neige commença à nous faire mal alors que nous montions au col. Les quatre lieues de montagne qu'il y a entre Triacastela et le Cebrero sont pleines de hameaux de dix, douze, vingt et trente cabanes, en fonction des terrains à exploiter. Certaines cabanes sont très grandes atteignant cinquante et soixante pieds de long et plus de vingt, vingt-quatre, de large. Elles sont très solides avec de grandes poutres et piliers en châtaigner. Elles sont couramment très hautes. Elles sont recouvertes d'une paille comme du jonc. Dans sa construction, de bel aspect, une ligne de briques file à une demi-toise.

Alors que nous cheminions en montant au col, la neige commença à tomber si fort que le chemin fut vite recouvert et nous le perdîmes. Une bonne vieille adossée à un mur apparut et dit  : " Où allez-vous, messieurs, ce n'est pas par là le chemin  ! " Elle nous indiqua la bonne direction. Nous le rejoignîmes mais comme la hauteur de neige montait, je vis une cabane ouverte et j'y entrai, en attendant que cet orage cesse. Elle était délabrée et en partie écroulée. Nous discutâmes confusément pendant que le garçon des mules cherchait où nous pourrions loger. Bien qu'il ne soit pas encore deux heures, il paraissait davantage. Je proposai de retourner dormir à Sarria pour, de là, revenir à Orense ; ou prendre le chemin de Monforte de Lemos. On y fait un détour de quatre lieues et on aboutit à Ponferrada. On évite la rigueur du col du Cebrero bien que d'autres montagnes enneigées, il n'en manque pas.

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Alors que nous discutions, un homme se présenta. Il nous dit  : " Messieurs, ne vous angoissez pas, je vais vous sortir de là  ! N'ayez pas peur et venez avec moi." D'un côté, Il me fit penser à l'ange Raphaël. Il avait avec lui son petit chien. D'un autre, je me demandai si ce n'était pas son contraire. On appela le garçon des mules et notre Raphaël et son petit chien nous guidèrent à travers la neige. À environ une demi lieue, nous parvînmes à une autre bourgade et allâmes à une cabane qui ne nous convint pas car elle était petite et il y avait des gens. Nous passâmes à une autre qui était vide. Ses habitants vinrent plus tard et ils nous reçurent avec amour. Nos montures qui, à Saint-Jacques n'avaient pas voulu manger d'avoine ni boire, étaient affaiblies. Elles eurent ici bonne pâture d'herbe sèche et blé de Castille. Elles mangèrent bien et se requinquèrent. Il neigea toute l'après-midi. On nous offrit des œufs, du beurre de vache, des bougies de suif et une chambrette. Ils dressèrent un lit dans leur cabane, comme c'est la coutume en Galice : quatre poutres comme piliers et des planches. Ils font un cadre de bois qu'ils remplissent de paille avec le matelas dessus. Ils dressèrent aussi la literie de mes gens. Nous passâmes la nuit là, dans un froid grandissime car la cabane était ensevelie sous la neige comme une bouteille. Il neigea toute la nuit.

Samedi 3 matin, notre Raphaël partit devant avec son petit chien et la neige me fit hésiter à faire demi tour mais le brave homme nous encouragea et avança en nous guidant tantôt par le chemin tantôt en dehors par de grandes collines et des hameaux entièrement recouverts de neige qui obstruait les portes. Parfois, on les ouvrait pour nous voir, parfois le bétail y demeurait ne sortant pas à cause de la neige. Et ainsi, traversant des hameaux et montant au milieu d'arbres énormes, nous arrivâmes là où l'archevêque de Saint-Jacques se crut perdu. Son Illustrissime Seigneurie me disait qu'il allait à pied avec tout ses gens et ceux qui dégageaient la neige. De nombreuses fois, il avait détourné le regard pour ne pas risquer de voir ses mules ou ses bêtes de somme dévisser. Notre guide délaissa ce chemin et nous montra son caractère dangereux. Nous en prîmes un autre pas moins dangereux car il s'agissait d'un sentier très étroit longeant un précipice comme taillé dans la pierre, sans arbre ni buisson de sorte qu'en cas de faux pas c'était la mort certaine. Comme le sentier était rempli de neige et verglacé, on alla à grande peine en cahotant et trébuchant et en invoquant Nôtre Seigneur Jésus Christ et sa très Sainte mère. Ce fut un bon bout de chemin que ce trajet. Tout celui que nous parcourûmes ne déviait pas de celui que sondait le Raphaël parce que sur les côtés la neige était très haute et les bêtes ne pouvaient pas s'écarter. Tout le chemin est marqué par des perches de bois qui le balisent ; le guide ne suivait pas cet itinéraire mais le sien. Il nous fit arriver au sommet du col où il y a une croix de pierre et où le vent montra toute sa furie. De là, nous commençâmes à descendre pour arriver au village de Cebrero appartenant à des moines bénédictins et où ils ont un petit couvent.

Quand nous y parvînmes, nous ne vîmes personne parce que tout le village ou presque était enseveli sous la neige. À une lieue de là, est un autre endroit qu'on appelle La Faba. Nous entrâmes là dans des terrains où il n'y avait plus de neige. Dans une vaste gorge, à environ une lieue, nous sortîmes du Royaume de Galice et entrâmes dans celui de Léon. Nous descendîmes la vallée du Valcarce qui est à deux lieues de La Faba. On appelle aussi cette vallée Las Herrerias. Il y coule une rivière avec, sur ses rives, de nombreuses bourgades dont les maisons sont parfois mieux construites que celles de Galice et parfois aussi mal. La rivière prend de l'importance avec les nombreux ruisseaux qui s'y déversent. À la Vega de Valcarce, nous fîmes notre halte de midi et nous fîmes nos adieux à notre Raphaël qui se montra satisfait du peu que nous lui donnâmes pour le beaucoup qu'il méritait. Nous traversâmes ces parages en descendant sur quatre lieues, toujours avec des montagnes sans fin sur les côtés. La rivière serpente cherchant des zones planes jusqu'à ce que, très tard et brusquement, nous soyons à Villafranca. Grand et bel endroit, divisé en deux parties reliées par un bien beau pont sur la rivière qui vient du Valcarce. Nous traversâmes cet endroit qui nous sembla être Madrid ou Séville, avec administrations et services, des pâtissiers et autres commerces. Nous allâmes à la halle, à l'enregistrement avant de nous arrêter. Notrerécépissé de Sanabria pour l'argent nous évita des ennuis. Nous trouvâmes une excellente auberge. L'hôte avait appris son métier à Séville et ainsi avait construit la maison avec des alcôves et bons lits. Il nous en donna ensuite une et nous offrit des pommes, bonnes pour l'époque.

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Dimanche 4. J'allai à San Francisco, monastère proche de la Grand Place et de l'auberge. Je ne pouvais presque pas me tenir debout. La messe dite, je retournai à la maison d'où je vis la Collégiale et le palais des Marquis avec toutes les fenêtres que ce château et ses tours ont car il est aménagé pour y habiter. Je vis le mirador et le couvent où est ma chère Dame, Soror Maria. ( ?). C'est un bourg très vaste qui possède d'autres couvents de religieuses et de moines ainsi que de nombreuses églises et chapelles. Il y a des gens riches. Tout le monde utilise des cruches en cuivre et je ne vis rien d'autre en usage chez les jeunes filles qui allaient chercher de l'eau. Les gens qui ont une activité politique parlent bien le castillan mais les autres, ainsi que les femmes, pas trop. Ils utilisent le Léonès qui est proche du Galicien. À vrai dire, cela s'explique par le voisinage et le nombre élevé de ceux qui passent en provenance de Galice. À midi, nous partîmes pour Ponferrada car il fallut attendre jusqu'à cette heure pour qu'on finisse de ferrer nos montures. Nous rencontrâmes de nombreux vignobles. La rivière de Villafranca et le Sil et d'autres rejoignent l'Avia qui se jette dans le Miño peu avant son embouchure dans la mer. ( Faux, le Sil et l'Avia sont des affluents du Miño). À une lieue se trouve la petite bourgade de Camponaraya et à deux lieues, Cacabelos, un bel endroit (Cacabelos est avant Camponaraya). Encore deux lieues et c'est Ponferrada où passe la rivière Sil et où les truites abondent. Un quartier se trouve de l'autre côté du pont qui est grand et solide. On le passe et on monte sur une hauteur où se trouve un très grand château avec un palais à l'intérieur. Il appartient aux Comtes de Lemos, d'ailleurs on y voit leur blason. Il y a de nombreux vignobles et potagers à Ponferrada ; aussi dit-on : Galice le por-c, Villafranca la por-te, Ponferrada le pot-ager. On est ici dans le Bierzo, une vaste plaine avec rivières et ruisseaux, ceinturée par de hautes montagnes que la neige recouvre chaque année et ici on en vend. Ici, Juan Alonso de la Carrera vint me voir et me fit un très bel accueil de même que deux frères Bernardins très intègres. Ils ont une belle maison où séjourna durant quatre mois l'évêque d'Astorga car c'est sur son territoire et sur celui du marquisat d'Astorga.

Lundi cinq (mars 1612), de bonne heure le matin, je partis de Ponferrada avec les trois frères ( ?) qui, arrivés à une bourgade à une demi lieue, furent arrêtés par l'eau et durent revenir. Après une lieue, nous parvînmes à Molinaseca. Bon endroit avec bonnes maisons de trois étages à la manière d'une ville, bonne église et des tours. Ensuite nous allâmes au col de Rabanal. Après avoir cheminé deux lieues, nous parvînmes au hameau qui se nomme Riego (de Ambros). Nous nous dirigions droit vers le col en sachant que nous devions prendre le chemin de la vallée, mais un Père de l'ordre de saint François qui était resté à Ponferrada et que nous attendions nous fit revenir à la vallée. Ce fût un bon choix car, dans la vallée en suivant la rive très abritée d'une rivière, nous ressentions quand même des bribes de la bourrasque et de la neige du col où sévissait une grosse tempête. On fit un contournement de presque une lieue et, au bout de la vallée, nous luttâmes à cause de la neige pour monter au col avec un guide. Il nous mena jusqu'à la petite bourgade de Foncebadon. Nous prîmes conscience de combien nous eûmes erré en allant tout droit par le chemin car il était recouvert de neige bien que dans ces cols il y ait des hautes perches plantées le long du chemin pour le signaler. Toutefois quand la neige est abondante, il y a le risque de se perdre et également de tomber dans une congère de type profonde où votre monture s'étouffe facilement et celui qui la chevauche aussi. Alors que le terrain semble plat, on s'enfonce. Nous ne vîmes pas la Cruz de Hierro qui est en haut du col. On dit que les Galiciens qui se rendent en Castille y jurent qu'ils n'y reviendront pas sans s'être marié. Foncebadon, petite bourgade, pauvre, ensevelie sous la neige. Nous la quittâmes pour une autre un peu mieux qui se trouve à une lieue et qu'on appelle Rabanal. À deux lieues, une autre que nous contournâmes et qu'on appelle Hospital del Ganso. Près d'ici se détache le chemin d'Astorga de celui de la vallée de San Lorenzo vers où se dirige le chemin direct pour Benavente. Moi, je partis vers Astorga. Astorga, se trouve à sept lieues de Léon. Nous y arrivâmes tard parce qu'à la sortie du col nous eûmes beaucoup de pluie et que l'étape avait été longue. Astorga est une bonne ville. Nous passâmes près de la cathédrale qui est très grande et bien construite. On dit qu'il y a un retable très riche...
Au lieu de passer par Acebo et Manjarin, notre pèlerin passe par la vallée de Las Tejadas au nord. Il rate la fameuse "Cruz de Hierro".

carte du col d'Irago
Après Astorga, notre pèlerin et ses accompagnants se dirigent plein sud vers Madrid. Ils quittent le chemin français.

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suite : d'Astorga à ...

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