ASSOCIATION FRANÇAISE des PÈLERINS de SAINT JACQUES de COMPOSTELLE


16 avril, Saint Benoît Joseph Labre (1748-1783) par Camilo José Cela.

Camilo José Cela (Camilo José Manuel Juan Ramón Francisco de Gerónimo Cela Trulock), prix Nobel de Littérature 1989 est né le 11 mai 1916 à Iria Flavia, un quartier de Padron, village où le bateau qui portait le corps martyrisé de Saint Jacques accosta.

statue du saint

À Saint-Bertrand-de Comminges






sur un vitrail d'Aras

sur un vitrail d'Arras





statue du saint, Lima, Perou

À Lima au Pérou









dans Saint-Sernin, Toulouse

À Saint-Sernin de Toulouse

Cet homme (ce délaissé, conviendrait mieux) semble abandonné de la main de Dieu. Quand on dit cela avec sincérité et avec révérence c'est exact si on prend la main de Dieu comme une corne d'abondance accueillante. Mais il arrive que les desseins de Dieu - les façons de Dieu de tendre la main - sont infinies comme les grains de sable de la mer qui pas comptables, comme pas possible, tant il y en a de ces grains de sable.

Cet homme délaissé, Benoît Joseph Labre, n'était pas laissé mais guidé par la main de Dieu, conduit dans son cheminement clément et amoureux, providentiel et tendre.

Benoît-Joseph Labre naquit à Amettes le 26 mars 1748. Le Pape Benoit XIV était à la tête du monde chrétien. Il fut chanté en vers latin par Voltaire, et en France, régnait "sous Voltaire" Louis XV, le signataire du Pacte de Famille, le galant de la marquise de Pompadour et le protecteur de la porcelaine de Sèvres.

Si nous les vagabonds avions un saint patron, ce serait Benoît-Joseph Labre. Avec des ailes aux pieds, Benoît-Joseph Labre dévorait les kilomètres et les chemins à la recherche des traces de Dieu. Et il y a partout.

Né pour la misère du corps, Benoît-Joseph Labre ressentit l'appel encore enfant. À douze ans, il dormait la tête appuyée sur une poutre, à seize, le sacrifice lui semblant court, il se coucha directement sur un sol de briques, froid et dur. Le "santo suelo" dit-on, souvent , en espagnol.

Deux curés de petites paroisses semblent rivaliser pour marquer l'Histoire comme semence chrétienne au jardin fertil de l'âme de Benoît Joseph : le curé de Conteville qui l'initia à la pratique de la piété et le curé d'Érin, son parrain, qui lui ouvrit la porte de la liturgie.

Quand Benoît-Joseph entend parler de la Grande Trappe et ses humbles perfections, il tremble comme un illuminé. Ses parents préfèrent qu'il poursuive ses études et Benoît-Joseph est pris d'un doute extrême. D'un coté il y a la force de sa vocation. De l'autre, ce n'est pas clair, la validité, la règle de sa vocation.

Sur Érin, passe, avec son cortège de deuils, l'épidémie. Son parrain, le curée, succombe sous l'attaque du mal. Benoît-Joseph s'efforce d'apporter la fraternité dans les foyers où la peine a construit son nid. Quand le mal s'éloigne et qu'il se découvre inutile et seul, il retourne à Amèttes, au foyer paternel. On est en 1766, l'année du soulèvement d'Esquilache (émeutes Madrilènes de 1766) Benoît-Joseph n'est encore qu'un adolescent.



Ses parents l'envoie à Conteville pour qu'il continue ses études. Le curé -  Jacques Joseph Vincent qui donne tout aux pauvres  - on l'appelle le nouveau saint Vincent à cause de son immense amour pour le délaissé. Le curé de Conteville, se rendant compte des dispositions de Benoît-Joseph pour la vie monastique parle aux parents du jeune homme et obtient d'eux l'autorisation nécessaire.

Au mois d'avril 1767, le printemps commençant à fleurir les campagnes, Benoît-Joseph le cœur rayonnant de bonheur, sonne à la porte de la chartreuse de Val Sainte Aldegonde. La désillusion l'attendait. La chartreuse est pauvre, trop pauvre pour accueillir un moine de plus et Benoît-Joseph n'y peut s'ajouter.

Il poursuit son pèlerinage et en octobre il parvient à entrer dans une autre chartreuse, celle de Notre-Dame-des-Prés. Mais son état d'âme allait, une fois encore, le mettre à l'épreuve. Les chartreux vivent dans la contemplation et Benoît-Joseph subit constamment les tentations du diable. "Non, en chartreuse -pense Benoît-Joseph- j'étouffe..." et il retourne chez ses parents.



Benoît-Joseph a déjà vingt ans et il obtient de ses parents le permis de faire une autre tentative, maintenant à la Trappe. Il prend la route et au bout de soixante lieues à pied et sous la pluie, il arrive au vieux portail de la Grande Trappe.



Quel âge avez-vous mon frère ?

Vingt ans.

Vingt ans, ce n'est pas assez pour entrer ici; ils vous en manque quatre encore.



Et, Benoît-Joseph, devant la porte qui se referma, sentit son âme dégringoler à ses pieds. Il poursuivit son chemin et alla frapper à une autre porte trappiste, celle de Sept-Fons. Mais le nombre d'années qui lui manquaient pour pouvoir professer étaient les mêmes. La porte ne lui fut pas plus ouverte.

L'évêque de Boulogne lui conseille de ne pas essayer à la Trappe mais d'essayer une fois encore en Chartreuse. Benoît-Joseph obéit et entre à la Chartreuse de Neuville (Pas-de-Calais).

Comme à Notre-Dame-des-Près les tentations reviennent à l'assault et Benoît-Joseph pour les fuir, abandonne pour la seconde fois la Chartreuse. Ce fut le prieur qui l'encouragea à abandonner la lutte en optant pour la santé.

Benoît écrit à ses parents pour les informer de sa nouvelle orientation : la trappe de Sept-Fons, une autre fois. Une marche de cent lieues, dormir à la belle-étoile et s'alimenter d'un maigre morceau de pain savoureux car obtenu en aumône.

Le 2 novembre 1769, sans avoir les vingt-quatre ans de la règle, Benoît-Joseph fut admis chez les trappistes. Sa joie était immense et une paix ineffable lui envahit l'âme. Toutefois des scrupules commencèrent à le ronger avec une nuit qui commença à tourmenter son esprit. Le souffle de la galerne fouette une fois encore la chair faible de Benoît-Joseph. Au bout de six mois on l'emmena, très faible, à l'infirmerie et peu après à l'hôpital des pauvres, hors clôture. Le prieur le convoqua :

- Votre âme, mon frère, n'est pas à sa place ici. Vous devez abandonner la cagoule des moines et retourner dans le monde.

Benoît-Joseph baissa la tête avec humilité.

- Que la volonté de Dieu s'accomplisse.

Benoît-Joseph revint à l'air libre, aux chemins sans fin avec le ciel pour toit et les étoiles en haut du ciel comme boussole et accompagnement. Tout son vécu antérieur il le comprend comme un noviciat obligé de ce qu'il se propose : être un moine errant, un vagabond de Dieu, une pure flamme qui, oubliée par son corps vivra de ce qui pour les autres sera de trop.

Le Prieur de Sept-Fons le bénit et Benoît-Joseph entreprend, l'âme sereine et les larmes aux yeux, le long chemin vers Rome.

De Chieri, déjà en terres d'Italie, Benoît-Joseph écrit à ses parents sa dernière lettre, un au revoir ingénu et pathétique où on devine des traits de béatitude.

Benoît-Joseph est déjà et pour toujours le mendiant errant qu'il voulut être. Revêtu de la tunique et le scapulaire de Sept-Fons, qu'il ne quittera plus, un rosaire au cou, un crucifix au niveau du cœur et un vague baluchon où se côtoient des croûtons de pain, l'Évangile, l'Imitation du Christ et un bréviaire. Benoît-Joseph était l'image même du vagabond comme si chez les vagabonds Dieu, hay ! nous habitait avec la même tendresse que celle avec laquelle il se pause sur cette poitrine élue.

Il entre dans Rome le 3 septembre 1770 et passe ses premières nuits à l'hospice Saint-Louis-des-Français. Ensuite, il regrette probablement ce bienfait somme toute pas nécessaire et dormira toujours à l'air libre, au coin d'une porte, sous un pont, à l'abri d'un escalier, là où la nuit l'atteint.

retourner en haut de cette page flèche

À la fin de l'année suivante, il va à Lorette où il a déjà fait halte en venant à Rome, en visite à la Sainte Maison. Son pèlerinage annuel à Lorette ne fut interrompu que par la mort. Benoît-Joseph prie à Fabriano (prov. d'Ancône), devant la sépulture de Saint Romuald, fondateur de l'ordre camaldule et à Bari, devant la tombe de saint Nicolas. À Bari Benoît-Joseph aussi s'arrête en prière aux pieds des incarcérés de la prison qu'on peut apercevoir de la rue à travers les grilles. Il leurs distribue les aumônes qu'on lui a données.

Benoît-Joseph offre un aspect de pauvre diable malheureux. Il était revêtu de guenilles et aux yeux de presque tout le monde était dégoûtant. Il provoquait chez une minorité une profonde admiration. Un jour, interrogé sur le peu de matière qui formait son cœur il répondit :

De feu pour Dieu, de chair pour mon prochain, de bronze pour moi-même.

Sa philosophie était celle de l'oiseau du ciel. Celle du poétique volatil qui confie en Dieu totalement.

On offense Dieu -  dit-il au curée de Cossignano  - parce qu'on ne connaît pas sa bonté.

À Rome, il participait au Chemin de Croix des mendiants et à la différence des mendiants il refusait ce qu'on voulait lui donner. Il ne voulait rien parce qu'il n'avait besoin de rien. Sur la place Monte Cavallo quand il y dormait son corps mortel était si misérable qu'avec fréquence on le confondait avec un chien. Les soirs il priait devant les portes des chapelles et plus d'une fois il fut roué de coups par des voyous anonymes de la nuit. Benoît-Joseph sous la pluie des bastonnades souriait et adorait Dieu.

À Lorette, un ecclésiastique, en le voyant sur sol dur de l'église lui demanda :

Ne savez-vous pas, mon frère, que la pierre froide et le courant d'air qui dégringole du clocher peut vous tuer ?

Et Benoît-Joseph avec au visage son sourire de la béatitude lui parle de sa voix humble : Dieu le veut ainsi, les pauvres nous dormons où la nuit nous trouve... Les pauvres nous n'avons pas besoin de chercher un lit trop confortable... De plus, mon père, j'aime me retrouver seul avec Dieu...

Le père Temple, Pénitencier de Lorette, laissa trace écrite des agissements de Benoît Joseph. On l'admira beaucoup après l'avoir tant poussé au doute.

Un vieux noble persan, Georges Zitli, ancien gouverneur de Téhéran qui avait du fuir son pays après sa conversion à la foi chrétienne, trouva Benoît-Joseph à moitié mort de faim et lui donna à manger. La veille, Georges Zitli avait apprit la guérison miraculeuse d'un enfant par ce vagabond d'aspect si minable. Dans l'étable d'une maison du chemin où Benoît-Joseph avait fait étape, une femme s'était mise à hurler désespérément parceque son fils unique se mourait dans d'horribles douleurs. Benoît-Joseph sortit de l'étable, toucha la tête de l'enfant et parla à la mère.

- Calmez-vous, mère, votre petit ne pleurera plus.

L'enfant s'endormit et au bout de plusieurs heures se réveilla en pleine santé telle une belle pomme. Le miracle s'était accompli.

Benoît-Joseph, infatigable bon marcheur, parcouru pendant huit ans les sanctuaires les plus renommés d'Europe. En Espagne, il visita Montserrat et Compostelle.

En 1777 avant d'atteindre trente ans, avec un corps brûlé par les sacrifices, Benoît-Joseph abandonne la vie vagabonde et se fixe à Rome. Il se consacre à la prière. De ses longues journées à cheminer, il ne lui reste que Lorette qu'il ne manque jamais.

En 1780 et à Lorette, il fait connaissance de Gaudencio Sori, le sacristain et de Barba, sa femme. Ces deux aidaient Benoît-Joseph en veillant à ce qu'il ne s'aperçoive de rien. Le père Almerici qui le confessait souvent lui demanda deux ans plus tard :

- Reviendrez-vous l'an prochain mon frère ?

- Non, mon père.

- Et pourquoi ?

- Parceque je dois rejoindre ma patrie - répondit Benoît-Joseph, un message limpide !

retourner en haut de cette page flèche

En 1783 le père Daffini, un familier du Cardinal Achinto, vit Benoît-Joseph nimbé de lumière dans l'église des Saints-Apôtres. Maria Poeti, une femme pieuse qui avait l'habitude de prier dans l'église de Notre-Dame-des-Monts, vit resplandir dans l'ombre le visage de Benoît-Joseph dont le corps lévitait au dessus de la marche où il s'était agenouillé. L'abbé Luigi Pompei, dans Sainte-Marie-la-Majeure vit le visage de Benoît Joseph en flammes brûler.

Notre vagabond, brûlant dans sa propre sainte substance, se consommait à la vue de tout ses admirateurs et ses amis abasourdis. Le Mercredi Saint, après avoir assisté aux offices, Benoît-Joseph dégringola dans les marches du temple. Tous se précipitèrent à son secours et le boucher Zaccarelli le ramena chez lui. Il reçu l'extrême onction et au matin, alors que les cloches de Rome sonnaient l'annonce du Salvé, Benoît-Joseph, clair miroir des vagabonds, ferma les yeux pour toujours. Son âme, aussi pour toujours, s'envola, accompagné par le son des trompettes de l'allégresse, jusqu'au ciel des élus.

Camilo José Cela, San Benito José Labre, dans Año Cristiano, Tome II, Madrid, Ed. Católica (BAC 184), 1959, pp. 110-116.


accueil du site

coquille

accueil images

coquille

page précédente

coquille