...Et puis après avoir récupéré ma comptabilité
et mes écrits, je me mis en chemin et trouvai un marchand de la ville
de Bruges qui désirait aller à Saint-Jacques en Galice. Pour ce faire,
c'était son chemin que de venir avec
moi sur bien 60 lieues et plus ; puis, de tourner bride vers la Galice et moi vers Burgos.
Au moment de nous séparer, il commença à pleurer en disant que si je
l'abandonnais il allait mourir au milieu des champs, qu'il ne savait pas la langue et
il me pria de bien vouloir l'accompagner à Saint-Jacques et
qu'il couvrirait mes dépenses et paierait mon cheval. C'est ce que je fis.
Nous avançâmes si bien que nous fûmes le jour de Noël à
Villafranca (del Bierzo) où on boit
de bons vins blancs. Nous arrivâmes à Saint-Jacques de Compostelle le
jour de la sépulture du bon seigneur saint Jacques,
le 6e jour après Noël, le lendemain de la saint Thomas de Canterbury.
Nous y fûmes 4 ou 5 jours puis partîmes vers La Corogne où nous
arrivâmes la veille des Rois
à l'heure du repas. Nous y trouvâmes plusieurs navires chargés
de toutes sortes de vins et de fruits de Carême qui voulaient aller
en Flandre mais
attendaient un vent favorable. C'est ce qu'il advint environ 4 semaines plus tard.
Nous vendîmes nos chevaux et mules en ce lieu de La Corogne
et embarquâmes un lundi après midi et le soir nous prîmes la mer.
Nous passâmes au large de Saint-Mathieu de Bretagne
(pointe Finisterre) et, le samedi suivant de bon matin,
nous entrâmes dans le port de l'Escluse et, le soir, à Bruges.
Le dimanche matin, tout le monde me souhaita la bienvenue,
se réjouissant que j'ai échappé à un si périlleux
voyage et la nouvelle de mon retour se répandit dans toute la ville
de Bruges.
Ainsi, vivant, s'acheva mon voyage mais tous mes biens (étaient) perdus. Deo gratias. Amen.
Et puis après avoir recouvret mes escriptures, je me mys en
chemin pour revenir pardeça et trouvay ung marchant de la ville
de Bruges quy desiroit aller a Saint Jacques en Galice; et pour ce
faire c'estoit son chemin de venir avec moy bien 6o lieues et plus,
et puis tourner bride vers Galice et moy vers Bourgues. Et quand
devions partir l'ung de lautre, il commença a plorer disant
sy je l'habandonnoye qu'il moroit par les champs, et qu'il ne
sçavoit point le langaige et me pria que le voulsisse compaigner
a Saint Jacques et qu'il me paieroit mes despens et de mon
cheval, et che que je feiz.
Tellement allasmes que nous fumes le jour de Noel a Vylle
Franque ou on boit les bons blancz vyns et fumes le jour de la
feste de la sepulture du bon seigneur Saint Jacques audit lieu de
Saint Jacques en Compostelle quy eschet le 6e jour après Noel,
lendemain du jour sainct Thomas de Cantorbye, et y fumes 4
ou 5 jours; puys tirasmes vers la Coullongne à ou arrivasmes la
propre veille des Roys sur le disner et y trouvasmes plusieurs
navires chargiés de toutte sorte de vins et de fruictz de quarestue
quy desiroient bien aller en Flandres et n' attendoient que après le vent.
Ce que environ 4 sepmaines après il nous advint ; et
vendismes noz chevaux et mulles audit lieu de la Quenoulle et puys
montasmes en mer par ung lundy après disner, et sur le soir nous
partismes, et vinsmes passer par les bas Saint Mahieu en Bretaigne,
et le sabmedy enssuivant du bon matin nous entrasmes ens au
port de L'Escluse et le soir a Bruges dont le dimence au matyn
tout le monde me disoit le bien venus d'avoir escappet d'ung sy
perilleux voiaige et en estoient lesdites nouvelles par toutte la
ville de Bruges de ma revenue. Et par ainssy fut achevé mon
voiaige saulvement de corpz, mais tous les biens perdus. Deo
gratias, Amen.
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